Bismillah.
وَمَا الْحَيَاةُ الدُّنْيَا إِلَّا لَعِبٌ وَلَهْوٌ ۖ وَلَدَارُ الْآخِرَةِ خَيْرٌ لِّلَّذِينَ يَتَّقُونَ ۗ أَفَلَا تَعْقِلُونَ
« La présente vie n’est que jeu et amusement. La demeure de l’au-delà sera meilleure pour ceux qui sont pieux. Eh bien, ne comprenez-vous pas? »
Sūrat al-An‘ām, No. 6, Āyat 32
Ce bas-monde, matériel et physique est décrit dans ce verset, comme dans d’autres passages du Coran, comme une demeure de distraction et d’illusion. L’un des aspects essentiels de cette description réside dans le fait que ce monde est semblable à une scène de théâtre sur laquelle nous, êtres humains, construisons des concepts autour desquels nous organisons toute notre existence, alors même qu’ils ne possèdent aucune réalité véritable en eux-mêmes.
Dans la philosophie islamique, ces constructions sont désignées par le terme i‘tibārī (non factuels ou conventionnels). Un concept i‘tibārī ne dévoile pas une réalité extérieure et objective existant par elle-même. Il s’agit plutôt d’une chose que les êtres humains doivent « supposer », « considérer » ou « convenir d’accepter » dans un but déterminé. Contrairement à la chaleur du feu ou la gravité terrestre qui existent indépendamment de notre croyance en elles, les réalités i‘tibārī, en revanche, n’existent en tant que telles que parce que nous avons collectivement décidé de leur accorder cette existence.
Pour mieux le comprendre, imaginons une pièce de théâtre. Un acteur reçoit le rôle d’un roi. Pendant toute la durée de la représentation, on le traite avec majesté. Il porte une couronne et les autres personnages s’inclinent devant lui. Mais son essence a-t-elle changé ? Non. Il demeure un être humain, exactement comme celui qui joue le rôle du mendiant. Sa « royauté » n’est qu’une construction purement i‘tibārī.
Et, d’une certaine manière, notre vie sociale repose sur ce même théâtre de conventions. Prenons quelques exemples de notre quotidien :
- Leadership : Quelle réalité intrinsèque existe-t-il dans le fait qu’une personne soit désignée comme « dirigeant » ou « président » ? Son âme devient-elle soudainement différente au moment de son investiture ? En elle-même, cette personne ne devient pas d’une autre nature que les autres êtres humains. Pourtant, nous traitons la fonction qu’elle occupe comme une réalité.
- Les règles sociales : Quelle réalité physique existe-t-il dans le fait qu’une route soit déclarée « à sens unique » ? Sur le plan matériel, son bitume n’est pas différent de celui d’une route à double sens. La restriction n’existe qu’en vertu d’une convention partagée par les conducteurs et inscrite dans les lois.
- Les appartenances sportives : Observons un match de football. Un groupe de joueurs est considéré comme formant « une seule équipe ». Des milliers de personnes peuvent être transportées de joie ou plongées dans la tristesse selon qu’un ballon franchit ou non une ligne pour entrer dans un filet défendu par un gardien. En dehors de l’accord humain sur les règles du jeu, cet acte ne possède, en lui-même, aucune signification intrinsèque.
Bien entendu, jusqu’à un certain point, ces constructions et ces conventions sont nécessaires à la vie en société. Elles sont des instruments pour le maintien de l’ordre. Déclarer une route à sens unique permet d’assurer la sécurité et l’organisation nécessaires à une vie collective harmonieuse. De même, l’existence d’un dirigeant permet à une communauté d’avancer de manière organisée, avec une répartition claire des responsabilités.
Mais ces constructions ne possèdent de valeur que lorsqu’elles demeurent des moyens au service de finalités véritables. Lorsqu’une convention ne nous apporte aucun bien ou, pire encore, lorsqu’elle nous éloigne de la vérité elle cesse d’être un outil et devient une prison. Si nous consacrons notre précieuse existence à accumuler des trésors i‘tibārī — la « célébrité », les « titres », le « statut », ou encore de simples chiffres numériques inscrits sur un compte bancaire — au détriment de notre caractère et de notre âme, alors nous ressemblons à cet acteur qui, une fois la pièce terminée, refuse de quitter la scène et continue d’exiger que les autres s’inclinent devant sa couronne de carton.
La véritable réalité, et la finalité même de notre création, consiste à atteindre la perfection de l’âme et la proximité de notre Seigneur. Voilà une transformation réelle. Une transformation profonde et substantielle de l’être humain.
À la veille de la naissance bénie du Commandeur des Croyants, Imam ‘Alī ‘alayhi al-salām, rappelons-nous le regard qu’il portait sur la véritable nature de ce monde. Lui qui occupa pourtant l’une des plus hautes positions de pouvoir terrestre, celle du Califat, aurait déclaré :
« Par Allah ! Votre monde-ci est, à mes yeux, plus insignifiant encore que l’os d’un porc dans la main d’un lépreux. » (Nahj al-Balāghah, parole 236)
Ces paroles ne constituent pas un rejet absolu du monde mais plutôt de la prise de conscience que la poursuite du monde pour lui-même est vaine. Le monde est censé servir de moyen pour atteindre quelque chose de plus élevé et de plus grand. Telle est la vision de celui dont le regard est tourné vers la Vérité, qui refuse de se laisser détourner par les distractions éphémères du monde.
En cette occasion bénie de la naissance de l’Imam ‘Alī (a), prions afin qu’il nous soit accordé ne serait-ce qu’une infime part de sa perception du monde. Qu’Allah fasse de nous ceux qui font véritablement usage de leur intelligence afin de discerner la nature réelle de ce monde. Et qu’Il nous accorde une part de ce détachement à l’égard de la dunyā qui habitait ‘Alī ibn Abī Ṭālib (a).
Sources: ‘Allāmah Tabātabā’ī, Al-Mīzān.